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… Au pays des Bécanes

Posted by danakame sur 25 août 2009

Le traducteur et son ordinateur,

une question de langage.

AtoumG5

La Bécane, l’Ordi, l’outil informatique, mon Mac ou mon Pécé, ce compagnon de tous les jours est souvent, pour le traducteur,  un pur produit de la barbarie. On sait depuis les Grecs que le Barbare, c’est l’autre. Et cet ordinateur, c’est l’altérité absolue, une culture très, très étrangère à la nôtre.

Imaginez. Je travaille, et voilà qu’une expression pose problème. J’en étudie chaque mot, la structure. Je cherche dans les dictionnaires. Synonymes dans les deux langues, consultations étymologiques. La recherche s’ouvre. J’hésite. Je teste les mots, je les goûte. Le rythme ne va pas. Essayons autre chose. Tiens, ça me rappelle un poème. Je sors le poème. Qui me donne de nouvelles idées. La recherche s’ouvre, s’ouvre vers le large, l’hésitation grandit. J’ai du mal à arrêter un choix. Trop de solutions possibles.

Avec l’ordi, c’est simple. C’est oui ou non, ça marche ou ça marche pas — on/off, 0/1. Je schématise. De nos jours, c’est un brin plus subtil, mais en gros, le principe reste le même: bête logique binaire. Ça demande une autre méthode. Qui va dans le sens de la réduction.

Moi, ça me repose ce langage-là. Ça me recentre. Quand je sors d’une charrette, ça va peut-être vous paraître bizarre, et même pervers, mais le premier truc que je fais, c’est de me précipiter sur les CD des magazines que je n’ai pas eu le temps d’explorer pour tester des tas de logiciels. J’installe, j’essaie, je lis les doc’ et je triture les pref’, je désinstalle ce qui me plaît pas, ou ce qui plante la machine. Et il n’est pas rare que, prise dans le feu de l’action, j’oublie de faire attention. La bécane se rebiffe. Elle coince. Indigestion. Faut purger, réparer. Alors, je vais fourgonner dans le système, jusqu’à ce que ça remarche. Ça prend une journée, des fois tout un week-end si j’ai été vraiment brouillonne. Le Mac retrouve le sourire, et moi, je suis calmée. Je peux faire le ménage chez moi, des confitures, le jardin, me mettre à autre chose. C’est ma méditation transcendantale.

À ce petit jeu, je suis devenue SOS Mac pour un tas d’amis, parfois même SOS PC. J’ai bien tenté d’y échapper, à leur PC, avec des excuses en béton. Mais je me suis entendu répondre: « Oui, mais toi, tu me feras pas de couenneries, parce que tu sais parler aux ordinateurs ». Tout est là. La langue. C’est par ce biais, par mon point faible de linguiste-traductrice qu’ils m’ont piégée, les ordis. À coup de langage, et dès le début.PCjoke

J’ai commencé dans le métier aux temps héroïques de la machine à pédale. Même pas électrique. Un gros truc de bureau racheté d’occasion, qu’on tapait comme une brute dessus et qu’on se coinçait des fois les doigts entre les touches. Naturellement, les phrases sur lesquelles on cafouillait avaient la mauvaise habitude de tomber à partir de la ligne 17. Obligé de retaper toute la page, deux fois, trois fois, plus dans les cas graves. C’était paralysant. Je gribouillais mes essais sur des bouts de feuilles recyclées, et j’osais plus me lancer.

C’est ce qui m’a poussée vers l’ordi. Ne plus retaper. Laisser des astérisques sur les passages douteux pour pouvoir y revenir, laisser trois essais de la même phrase en plan, et continuer. Ne tirer au pire qu’un dernier brouillon sur papier avant copie définitive. Et puis, certains éditeurs s’informatisaient, proposaient de partager pour moitié les frais de frappe économisés avec les traducteurs qui livraient « des disquettes compatibles ». Ce qui aidait à amortir la bête. Alléchant.

Avec le solde d’un bouquin sous le coude, me voilà donc partie chez les marchands pour acheter un ordi comme on achète une brosse à dents: «Bonjour monsieur, je voudrais un ordinateur». La chose niaise à ne pas dire. Voilà qu’on me bombarde de questions, et de termes barbares, de processeurs, de Dos, de RAM, de ROM, de mémoire vive, de mémoire morte, de disques durs et de floppies (c’est quoi, des «disques mous»?), de hardware et de software. Peuvent pas parler français? Et toujours le dur et le mou, Lévi-Strauss au secours! Je pressens des sens cachés…

Je pressens surtout l’arnaque. Encore plus quand on me propose des engins soldés. Et ce qu’ils sont moches, ces trucs, ce qu’ils sont gros. Dans mon minus deux pièces parisien, il va vraiment falloir que je dorme à côté de ça? Bref, je rentre chez moi confuse, dubitative, la tête pleine de jargon. Ce que j’ai compris, c’est que je n’y comprends rien. Pour couronner le tout, un ami écrivain me raconte des histoires de codes qu’il faut se rentrer dans le crâne pour faire marcher le machin, me dit qu’il a renoncé, que le sien d’ordi, il est retourné dans ses cartons et roupille au grenier. Mince alors.

Je reprends mon char à boeufs et ses inconvénients. Mais l’argent me brûle les poches, et j’en ai vraiment marre de retaper tout quand je bloque. D’autant que suis sur un livre coton. Ça vire à la paralysie. Me faut l’ordi, on y retourne. Et ça recommence, RAM, ROM, software, Ko, Mo, outils bureautiques, intégrés, machin, truc et bidule, autant dire du chinois. Et les prix valsent. Je bave un peu sur le Mac que j’ai vu fonctionner chez une pote journaliste. Ça me parait abordable côté technologie. Et ça parle en français. Pas de codes. L’écran est blanc, comme du papier. Pas ces trucs noirs avec des lettres vertes. Seulement, pour ma bourse, ça ne va pas.

macplusJe rentre bredouille, mais j’ai progressé. Le choix, c’est le petit Mac Plus, que je ne peux pas m’offrir, ou les trucs balourds auxquels je ne comprends rien. Le problème devient plus simple: faut que je comprenne. Ça doit pouvoir s’apprendre, puisque des gens y arrivent.

Justement, j’ai un ami ingénieur informaticien. Je l’appelle et je lui demande de m’expliquer tout ça autour d’un repas avec une bonne bouteille. On y passe un dimanche entier. Il me raconte comment ça fonctionne, comment ça stocke l’information, dans sa tête, sur les disques durs et les disquettes « molles », ce que sont les logiciels, ce qu’ils font et comment; à la fin, je connais tous les mots, j’ai une idée globale du contexte, j’ai pigé. Reste plus qu’à trouver une bécane dans mes prix. Et le pote me laisse avec quatre tonnes de doc — des bouquins, un glossaire de terminologie barbare, et une pile de magazines informatiques avec des tests comparatifs sur les « unités centrales », les logiciels, les écrans et les imprimantes. Alors, « J’évalue mes besoins » comme ils disent.

Quand j’y retourne, c’est moi qui les pose, les questions, et précises avec ça. Combien de RAM, vitesse de processeur, disque dur ou pas, si oui, quelle capacité, type de «floppies», livré avec quels logiciels? Le Dos est installé ou faut le faire soi-même? Si je vous demande de me le faire, ça me coûtera combien? Et vous me configurerez l’imprimante pour le même prix?

Posséder la langue, c’est magique. Le jargon, c’est l’instrument du pouvoir. La situation s’inverse. Cette fois, c’est bien souvent le vendeur qui se trouve dans l’embarras. «Vous avez deux minutes, je vais vous chercher le spécialiste»… «Monsieur Duglu n’est pas là; vous pourriez revenir demain matin?» Je reviens pas, je fouine partout. Et j’élimine. Trop cher, trop moche, pas assez performant, fin de série ça va me faire des embrouilles… Vraiment dommage que j’aie pas les sous pour le Mac. On continue, on se démoralise pas. Et finalement, ça paie. Là, à la Fnac, sur les rayons, je vois un machin que j’ai encore jamais vu. Un Atari. Le Canada Dry du Mac. Ça y ressemble, mais c’est pas, et c’est beaucoup moins cher. Moins cher que les gros bazars dont je voulais pas vraiment. En plus, il est mignon l’ordi, et pas bien encombrant à côté de ce qui circule.atarist

Je prends dans le magazine le téléphone du revendeur agréé, un coup de fil, et j’y vais. Je rentre en taxi avec mes caisses. Je pose tout ça dans un coin et je retourne à ma trad en souffrance sur mon tank. Carotte: si je fais mes pages, j’ouvrirai mon cadeau ce week-end. Histoire de voir comment ça marche, hein. Faut pas compter travailler dessus avant d’avoir appris.

Mes pages, je les fais avec des ailes. Et le samedi, je sors tout le monde des boites, je branche les engins, je pose les manuels et les disquettes à côté, sur la table, et j’allume. L’écran devient tout blanc. On fait quoi maintenant?

Manuel: on met la disquette système pour charger ce qui fait tourner la chose, et on en fait une copie de sauvegarde en cas de pépin. J’exécute. En suivant pas à pas les étapes indiquées. L’écran blanc se transforme en ce qu’ils appellent «Desktop». Opération formatage de disquette vierge, cliquer là, dire OK, ça grignote dans le lecteur, et hop, voilà ma deuxième disquette prête à l’emploi. Maintenant, opération copie. Je suis les indications. Jusque-là, tout se passe bien.

Et je reprends ma lecture. Diable, ça devient confus et ça m’agace. Je passe direct aux travaux pratiques. Je vais regarder ce qu’ils racontent, ces «menus». C’était rustique. En moins d’une heure, j’avais fait le tour de la question plusieurs fois.

Étape suivante, j’ai le trac.  C’est le grand moment; j’insère le traitement de texte dans la bécane. Une nouvelle fenêtre s’affiche. Disquette B, avec plein de nouveaux trucs dedans.  On fait comment pour que ça fonctionne ? Autre manuel. Celui du traitement de texte (TT pour les intimes). Double cliquer sur l’icône machin. Ah oui, maintenant, j’ai une vraie fausse feuille de papier sous le nez. Et les menus là-haut ont changé. Bigre. Il y a nettement plus de choix. Je tape sur le clavier, ça écrit sur l’écran. Magique. Bon. Procédons par ordre. Pas à pas. Manuel. Hm… pas pour longtemps. À la page 4, c’est un tel cafouillis ces explications, que comme aurait dit ma mère, «un cochon y retrouverait pas ses petits».

TiminiPCEncouragée par ma découverte du «desktop» ou «bureau» — ce qui s’affiche quand on allume et que la bestiole a trouvé son cerveau, reconnu le «système d’exploitation» ou OS —, je procède de même. Exploration. On commence par le premier menu à gauche, et on lit ce qu’il y a dans la liste. Puis on essaie les trucs qui ont l’air intéressants. Tout de suite, essayons «sauvegarder». Un cadre apparaît, dit «boite de dialogue». Il y a une case dedans pour que j’écrive. Le nom de mon fichier je présume. Je mets un truc que je ne risque pas de confondre avec les morceaux du programme vu que ça ira sur ma disquette hein? Pas de disque dur, rappelez-vous. Poète comme je suis et vu l’espace dont je dispose, j’appelle ça MERDIK.DOC. Et je clique sur OK.

En quelques heures d’expérimentation systématique, MERDIK a des petits camarades, dont un double prénommé POOHBELL (« sauvegarder sous »); j’écris, j’efface, je sélectionne je copie, je colle, je modifie la règle, je mets en forme, je sais déjà calibrer mes pages virtuelles de 25×60, les justifier, centrer, ces sortes de choses. J’ai tout ouvert, tout lu dans les méchants messages d’erreur, tout essayé, même ce que je ne comprenais pas. J’ai compris que la case « Annuler » était ma meilleure copine. Que je ne pouvais rien faire de vraiment grave. Le soir, j’ai repris le manuel. Sur le plan de l’expression, le français était toujours un brin baroque, mais en gros, je suivais. Pourquoi je vous raconte ça? J’y arrive.

Dans l’expérience décrite — qui vous en a sans doute rappelé quelques-unes de même tonneau — qu’est-ce que j’ai fait? Rien d’autre que ce que fait un tout petit quand il apprend sa propre langue. Découvert un univers d’objets et d’actions encore mystérieux, mis les mots dessus pour pouvoir les nommer, en parler, approfondir et raffiner. J’ai découvert le B-A-BA de l’outil informatique côté « interface utilisateur », commencé à engranger les contextes. Comme le môme apprend «touche pas» le jour où il se brûle — «ça fait mal», il connaît déjà pour être tombé. Le marmot, il naît pas avec le dico dans les mains. D’abord, il sait pas lire, il connaît aucun mot, ça vient après. Il se cogne au monde pour découvrir ses repères. Il bafouille, il cafouille, jusqu’à ce que l’expérience rentre, avec les mots pour le dire. Un peu comme le pékin qui déballe son premier ordi, ou bien un logiciel tout neuf.

Et ce pékin adulte là, il a beau savoir lire, il a peu de chance de comprendre au débotté. Même en connaissant tous les mots. Parce qu’il n’a aucune expérience. Que les mots connus sont employés dans un contexte entièrement neuf. Qu’il va devoir cerner. D’où l’intérêt de la méthode directe. Expérimentation d’abord, bouquin ensuite, histoire de lier la sauce avec un peu de grammaire. Après, quand on possède les rudiments de la langue, on peut construire, envisager de passer au stade de la théorie et de l’abstraction.

MacG5Illustration. Tirée du logiciel pro en démo que j’essayais hier pour m’amuser. Ou plus précisément, pour voir si je voulais vraiment ça chez moi avant d’acheter. Je cite: «Notez également que le fenêtrage manuel peut être combiné avec le tri des fenêtres: vous pouvez tracer de nouvelles fenêtres pendant que le “mode tri” est activé. Vous utilisez alors le tri pour inclure certaines fenêtres détectées, et créer manuellement d’autres fenêtres là où l’analyse de page n’a pas obtenu les résultats idéaux. Dès que vous commencez à créer des fenêtres en mode de tri, toutes les fenêtres non sélectionnées sont aussitôt effacées!»

A froid comme ça, elle pige quoi, Alice, devant ce Jabberwocky? Qu’on ignore ce que sont ces fenêtres et le fenêtrage. Mais que ça a l’air de servir à découper quelque chose. Qu’il y a un truc appelé «mode tri». Et sûrement un genre de fenêtrage automatique. Aussi appelé «analyse de page». Qui ne marche pas toujours très bien. Et qu’il y a un truc dangereux dans le tri, parce que ça efface des fenêtres.

Seulement, on ne «voit» rien. En vrai, côté concret, on sait pas de quoi ça cause. Le problème n’est pas « informatique ». Il tient à ce qu’on ne connaît pas les objets ou actions auxquels se réfèrent les termes employés. On a le référant, pas le référé. Le contenant et pas le contenu. Vase vide, de surcroît informe.

Et, pour enfoncer le clou, je dirais que c’est là un vrai problème pour traducteur. Un qu’on croise tous les jours, à longueur de pages et d’années. Traduire des descriptions de lieux qu’on n’a jamais vus ; des expériences humaines dans des domaines d’activité ignorés de nous, pour lesquels nous n’avons que des mots venus d’une autre langue et, dans la nôtre, des équivalents qui ne nous parlent pas toujours. Sauf que, dans le cadre professionnel, on ne se laisse pas démonter pour autant. On cherche, on fouine, on se renseigne, on va chez l’armurier ou le bijoutier du coin, sur Internet, on retourne les encyclopédies, les catalogues d’outillage et Dieu sait quoi encore. En se basant sur ce qu’on sait déjà, on essaie de recoller les mots sur du concret, de poser les étiquettes aux bons endroits. Et en route, on apprend.

Côté bécane, ben c’est pareil. Faut apprendre. Lire un peu les manuels pour savoir comment ils appellent dans le jargon ces machins dont on se sert tous les jours. Et faire l’effort de s’en souvenir. De mettre les mots justes sur les fonctions qu’on utilise. Ne serait-ce que pour pouvoir s’exprimer en cas de panne. Pas appeler n’importe quoi n’importe comment. Parce que le technicien va pas comprendre.

TimTygDémonstration. Pas plus tard qu’il y a un mois, mon Word me fait un plan Houdini. Voilà que tout le menu « Fichier » s’est envolé. Il n’est plus là. Du tout. Adieu « Ouvrir », « Nouveau », « Enregistrer » et les autres… Gênant. Et pas bon signe. Supposons que j’appelle au secours en disant : « J’ai une colonne qui a disparu de mon Word ».  Le technicien au téléphone, il va me demander illico si je travaillais sur un tableau ou sur une feuille de calcul importée d’Excel, s’il y avait dedans des cadres, des formules, des macros. Parce que pour lui, colonne veut dire tableau d’une espèce ou d’une autre et, dans son raisonnement, le problème informatique (« disparition de colonne »), il vient du document, il tient au type de tableau et à ce qu’on a mis dedans dans le genre compliqué qui peut poser problème. Ça, bien sûr, je l’ignore, ignare que je suis. J’en tiens pour ma colonne, et lui pour ses tableaux, ses macros auxquelles il me rajoute maintenant des puces, des styles de listes… On embarque pour le dialogue de sourds caractérisé.

Alors que le malentendu est un problème de langage. Tout serait simple avec les termes justes. Dans le jargon, le truc qui me manque, ça s’appelle un «menu». Si je dis que je n’ai plus accès au «menu fichier» parce qu’il s’est volatilisé, le technicien va comprendre tout de suite, et probablement me dire que, si le problème persiste après quelques manipes de routine faciles, faudra réinstaller tout Word. Diagnostic rapide, sans crise de nerfs. Économie de temps, d’énergie… et souvent de sommes non négligeables.

Bref, au-delà de la quincaillerie, de ce qu’ils appellent «hardware», l’informatique c’est du langage — et rien que du langage. Celui de l’interface, c’est-à-dire ce que nous voyons et utilisons (icônes, menus, boîtes de dialogue, messages d’erreurs du système et des différents logiciels); celui des manuels, des fichiers d’aide, des magazines spécialisés, qui tous se fondent sur le langage de l’interface; et derrière, ce que nous ne voyons pas et qui soutient tout l’édifice, la programmation, le «langage machine». À savoir du code, inventé par des humains — êtres de langage —, en gros, une traduction de notre langue à nous, simplifiée en cryptage façon sténo. Pour que le système et les logiciels communiquent entre eux, et que la quincaillerie exécute les ordres.

La fameuse «magie» des «initiés de l’ordi», elle a rien de bien sorcier. Elle consiste à s’approprier la capacité de nommer. Car, dans toutes les magies du monde, être en mesure de nommer une chose, une entité, c’est s’en rendre maître.

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© Danièle Laruelle, article publié dans la revue Translittérature, n°24, hiver 2002.

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Prélude

Posted by danakame sur 18 août 2009

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C’était hier sur France Musique…

Pendant deux ans, j’ai eu le plaisir – parfois partagé, parfois moins – d’exercer mon ironie sur France Musique, sous forme de billets d’humeur ponctuels diffusés dans le cadre du magazine matinal quotidien de la chaîne.

Si mes paroles se sont dissipées dans l’éther, les fichiers informatiques sont restés au chaud dans mes archives.

Les paroles s’envolent, les écrits restent, c’est bien connu…

En relisant ces billets quand j’ai entrepris de mettre en ligne mes « Bonnes feuilles », annexes de mon CV pour « donner à lire »,  j’ai pensé qu’il serait intéressant d’en inclure une sélection.

Si certains ont pris quelques rides, d’autres sont toujours d’actualité.

Dans un cas comme dans l’autre, ces textes demeurent un témoignage qui prend, avec le temps, une (modeste) valeur historique…

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Des sous… des sous!

Posted by danakame sur 18 août 2009

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Chroniques de la vie musicale

1990 – 1991

Parler d’argent est inconvenant.

Certes, on en parle, beaucoup même — mais in abstracto.

Il est par exemple de bon ton de crier que l’opéra Bastille est un gouffre insondable. Mais dès qu’un petit malin a le mauvais goût de laisser tomber publiquement des sommes précises, le bruit de la chute précipite illico les bonnes âmes vers la digue pour mettre les doigts dans les trous et arrêter la fuite — pas celle des capitaux, mais celle de leur montant. Pendant quelque temps, les journaux se couvrent de pages en forme d’autojustification de la part de ceux qui se sentent visés puis le soufflé du scandale retombe et l’on passe à autre chose selon la loi immuable de la consommation des nouvelles.

Un fait demeure: Bastille ou pas l’opéra coûte très cher, trop cher. Les grandes maisons lyriques font presque toutes des déficits énormes. Le Covent Garden de Londres est exsangue. Si les autorités italiennes cessaient de pomper des capitaux dans le système pour offrir au peuple les jeux du cirque qu’il étale sur son pain, une bonne partie des scènes de la péninsule s’effaceraient de la carte. À qui la faute? À la politique de prestige, prétendent les uns; les cachets monumentaux des stars — chanteurs, chefs, décorateurs, metteurs en scène — compromettent les budgets. Pas du tout, rétorquent les autres, ce sont les armées syndiquées des coulisses qui dévorent le gâteau — songez que, passé minuit, le carrosse se transforme en citrouille lorsque ces rats réclament des heures supplémentaires payées jusqu’à 200% ! Réconcilions-les tous d’une simple constatation: si tout est trop cher, c’est que nous n’avons plus les moyens de nos ambitions — l’histoire le prouve sans contredit.

Quel industriel aujourd’hui pourrait, à lui seul, s’offrir le luxe d’un théâtre lyrique, et d’y monter en prime coup sur coup quatre créations contemporaines dans des décors somptueux conçus par les plus grands peintres? C’est pourtant ce que fit Mamontov, le Stanislavski de l’opéra, dans son théâtre de Moscou au début de ce siècle. Plus près de nous, Sir John Christie fit construire à ses frais un théâtre pour son manoir de Glyndebourne aux seules fins d’y produire, toujours à ses frais, un festival Mozart.

Au terme de la première saison en 1934, il épongeait tout seul un déficit d’environ deux milliards de francs actuels — soit un huitième de ses coûts de production. Après guerre, le festival ne put reprendre. Malgré sa fortune, Christie aurait alors dû vendre tous ses biens pour régler la facture. Au Met, en 1950, une bienfaitrice devait vendre un Rembrandt pour financer un Don Carlos pourtant moitié moins cher qu’une production de Glyndebourne en 1934!

Quant au cachet des super vedettes, je crains qu’il n’ait beaucoup baissé au fil du siècle. Une fiche comptable nous apprend que, pour la saison des Ballets Russes en 1909, le grand Chaliapine faisait, à lui seul, l’objet d’une rubrique budgétaire, et touchait 55 mille francs de l’époque — soit autant que les choeurs, presque autant que l’orchestre, et autant que le budget publicitaire ajouté au salaire de tout le personnel technique!

Je ne crois pas que Pavarotti atteigne de tels sommets et je crains que la question ne soit pas de savoir où passe l’argent mais où il est passé puisqu’à l’évidence, il y en a moins!

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© Danièle Laruelle, France Musique, novembre 1991.

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Live…

Posted by danakame sur 18 août 2009

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Chroniques de la vie musicale

1990 – 1991

Musique vivante?

Dans la lettre du musicien, voici quelques semaines, Michèle Worms s’inquiétait pour la santé de la musique vivante, victime, dans notre belle capitale en tout cas, d’une surabondance de concerts concurrents, de tarifs exorbitants, et peut-être même de l’insécurité nocturne qui en détournerait une partie du public, sans parler du dégoût des « jeunes » pour le rituel costumé bourgeois des concerts. Certaines de ces remarques valent pour Paris et non pour Londres, d’autres pour une capitale et non pour la province. Elles ont certes toutes une part dans la menace qui pèse sur la musique que l’on écoute au concert; mais un danger plus insidieux appelé disque menace la vie même de la musique. Et pas seulement parce qu’un CD offre, pour le prix d’une place de concert, la possibilité d’écoutes répétées — ce qui le rend économique.

Économique sur le plan financier, le disque l’est aussi sur le plan de l’effort: pourquoi se fatiguerait-on désormais à jouer soi-même médiocrement quand une simple pression sur un bouton magique fait sortir la perfection musicale des haut-parleurs du salon?

Et justement, à propos de perfection, celle-ci n’est-elle pas l’ennemie de la vie, en musique comme ailleurs? Que penser lorsque les interprètes se préoccupent de perfection technique plus que d’interprétation? Lorsque les personnalités et les styles disparaissent au profit d’un produit international standardisé? Lorsque, comme à Birmingham, on construit des salles de concert pour qu’elles sonnent comme des compacts ? Lorsque certains de vos amis ne vont plus à l’opéra parce que les voix s’entendent mieux au disque qu’au théâtre? Et que penser enfin lorsqu’on assiste, huit heures durant à l’enregistrement d’un bref mouvement de symphonie par tranches de trois à dix mesures reprises à l’infini jusqu’à ce que toutes les notes y soient… L’oeuvre étant par la suite reconstituée au montage comme le bifteck ou les frites surgelées!

Il ne faut plus penser, mais crier au scandale, aux contrefaçons et au contresens ! Le vrai son de la musique est celui qu’elle fait dans les salles; l’opéra se voit et s’écoute au théâtre parce que c’est avant tout du théâtre chanté — et tant pis si la voix n’est pas toujours au premier plan ou si ceux qui n’en ont pas ne sont plus en mesure de tricher! La musique comme les fleuves coule toujours dans le même sens, celui du temps, et les rafistolages à postériori de l’industrie du disque produisent des idées fausses avec des notes justes alors qu’un véritable artiste peut toujours sur scène donner une idée juste avec quelques notes fausses.

Comme me le disait Suzanne Danco voici quelques années, « Bien sûr, lorsqu’on enregistre pour un disque, il faut que ce soit parfait puisque c’est censé durer l’éternité, mais, vous savez, le disque, ce n’est jamais que des petits pois en boîte ». J’ajouterai que, si le légume frais est en théorie meilleur, tout animal correctement conditionné finit par préférer la conserve. Aussi, célébrons l’air du toc avec Alain Souchon – J’suis bidon!

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© Danièle Laruelle, France Musique, novembre 1991.

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Décor unique

Posted by danakame sur 18 août 2009

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Chroniques de la vie musicale

1990 – 1991

L’opéra mort ou vif…

Voici une dizaine de jours, j’assistais au Coliseum de Londres à une représentation de Billy Budd. L’oeuvre s’ébauchait à peine que le cauchemar recommençait: vide sidéral de la scène, lumière plate, décor unique, symbolisme quatre fois souligné à gros traits et, pour couronner le tout, du gris, encore du gris et une touche de rouge — bref, le degré zéro du spectacle. À l’entracte, j’explose: si l’on ne peut plus nous offrir que la désolation d’un imaginaire désertique, eh bien, décor unique pour décor unique, qu’on donne désormais l’opéra en version de concert et qu’on arrête les frais!

Les frais, voilà bien le mot clef de l’affaire. Nul n’ignore qu’à l’heure actuelle, les maisons d’opéra de par le monde creusent sous elles d’insondables abîmes financiers. Diable, c’est là un luxe coûteux — en machinerie, en personnel, en heures de travail! Alors, qui sait, ces mornes décors uniques au vide lancinant ne sont peut-être que l’expression visuelle d’un souci d’économie généralisé.

Reflet scénique d’un monde qui n’a plus les moyens de s’offrir du spectaculaire à longueur de saisons, je crains, à la réflexion, que la vogue du décor unique ne satisfasse aussi l’impatience d’un public conditionné à la continuité par le disque, le cinéma et la télévision. Je me souviens du prodigieux agacement qui régnait, à Covent Garden, pendant les nombreux et interminables changements de décors d’une Luisa Miller ultra conventionnelle. Les jeux du cirque et pas de temps morts, voilà ce que demande le peuple!

Tiens donc, me souffle à l’oreille quelque mauvais génie, pourquoi ne pas imaginer une forme de publicité à l’opéra qui permettrait de meubler les vides et de financer de somptueuses productions? L’idée est séduisante, mais elle n’a qu’un défaut qui renvoie illico mon génie au fond de sa bouteille: comme le vide, la publicité constitue une rupture; or, cela, nous ne l’admettons pas. Au spectacle, nous avons perdu la souplesse d’esprit de nos ancêtres, cette même souplesse qui permet de poser un roman en cours de lecture pour le reprendre quelques heures, voire quelques jours plus tard.

Si l’opéra est malade de l’argent, il l’est aussi de nos défauts et le remède doit faire l’économie des coûts et des temps morts.  Il existe, d’ailleurs, ce remède et quand tous ces messieurs auront fini de traquer le symbole dans le désert, peut-être songeront-ils aux inépuisables ressources des images de synthèse et autres projections, décor virtuel fait d’illusion et de lumière. À moins bien sûr que nous ne soyons devenus collectivement trop misérables pour réinventer l’opulence, fut-elle fictive.

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© Danièle Laruelle, France Musique, septembre 1991.

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Oreille absolue

Posted by danakame sur 18 août 2009

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Chroniques de la vie musicale

1990 – 1991

Absolu, où est ta victoire?

Une définition de l’oreille absolue trouvée récemment dans une revue m’a rappelé que, comme dit le proverbe, mieux vaut ne pas ouvrir une boîte de sardines avec une clef de sol parce qu’on perd le thon.

Ouvrons néanmoins la boîte de Pandore de cette définition:  phénomène rarissime, ce monstre du Loch Ness musical serait la faculté d’identifier une note hors de tout contexte. Et moi de me demander quelle note on peut identifier compte tenu des variations de diapason.

Certes, certes, nous avons aujourd’hui, du moins théoriquement, normalisé le La à 44O. Mais il s’y tient rarement puisque les orchestres symphoniques ont tendance à monter afin que les cordes paraissent plus brillantes cependant que les baroqueux descendent allègrement par paliers divers jusqu’au La 415 et que les différences s’entendent.

Si les heureux possesseurs d’oreilles miraculeuses tolèrent une telle marge d’erreur, leur acuité auditive a de quoi faire rire les musiciens extraeuropéens qui travaillent sur des quarts et des huitièmes de tons. Par contre, si ces prodiges ont avalé le La 440 avec le lait de leur mère, la vie musicale doit être à leurs oreilles un interminable cauchemar de fausses notes.

Qualité rare que cette oreille capable de gâcher le plaisir de la musique! Et que penser de Mozart qui nous a légué des chefs-d’oeuvre écrits à une époque où, d’un château à l’autre, le diapason variait allègrement hors norme, joyeusement inconscient du La 440?

Ce qui me gêne dans cet absolu, c’est que la musique est plutôt relative. Peu soucieuse d’un diapason absolument exact, elle est affaire de phrase, de sens et de contexte. Si le piano, bêtement tempéré, ignore la différence entre La dièse et Si bémol, n’importe quel violoniste sait que ces deux notes ne sont pas identiques et que le contexte décide de l’intonation juste, quel que soit le diapason.

Hors contexte, soyons sérieux, il n’y a plus de notes, mais des fréquences vibratoires — identifiables certes, mais en termes de fréquences. Et une oreille exercée à détecter d’infimes variations de fréquence n’a pas forcément décidé que, hors le La 440, il n’était point de vérité musicale.

Qu’on cesse donc de nous importuner avec de fausses valeurs dont le seul but est de prouver qu’on est hiérarchiquement supérieur à son voisin. Ce ridicule critère olympique relève non de la musique, mais d’une volonté de pouvoir.

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© Danièle Laruelle, France Musique, avril 1991.

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Adieu…

Posted by danakame sur 18 août 2009

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Chroniques de la vie musicale

1990 – 1991

Tout fout l’camp!

Le 45 tours est malade, le 45 tours va mourir!

40 ans et tous ses sillons, le 45 tours est mort. Signe des temps dont les amateurs de classique ont bien tort de ne pas se soucier sous prétexte que cette disparition affecterait seulement nos chères têtes blondes, réduites désormais à dépenser davantage pour entendre les tubes de leurs idoles en 33 tours ou en compact.

Voici donc nos enfants munis de ces disques longue durée dont seules quelques plages les intéressent. Quitte à se ruiner, ils ne tarderont pas à abandonner le 33 tours peu pratique pour le compact moins fragile et programmable. D’où augmentation des ventes de lecteurs et baladeurs compacts bon marché et d’où, à terme, disparition du disque noir qui fait déjà figure de malade et perd des mètres de rayonnage dans les supermarchés de la musique. Et les 13 à 18% d’Européens qui achètent le répertoire classique ne pèseront pas bien lourd dans la balance en admettant même qu’ils protestent!

Si, comme 90% des foyers britanniques – et comme certains de mes amis — vous faites partie des dinosaures qui ne possèdent pas encore de lecteur laser, vous savez ce qui vous reste à faire.

Inévitable, dites-vous résigné, c’est le progrès. Mais est-ce bien le progrès que perdre la mémoire? Car tout ce qui existait en noir ne reparaîtra pas plus en compact que n’est reparu en vinyle l’ensemble du catalogue des 78 tours.

Vous protestez que je suis injuste puisqu’on réédite en disque laser, et même du 78 tours. Hélas, ces merveilleux introuvables redeviennent vite introuvables, et si l’on enregistre aujourd’hui plus que jamais, les titres tombent des catalogues comme les feuilles mortes à l’automne faute d’avoir réalisé des ventes suffisantes.

Propulsé dans l’ère du produit, le répertoire classique se réduit peu à peu aux oeuvres qui font recette et aux interprètes qui se vendent. Et le vaste public — dont la pratique musicale se limite souvent à celle toute passive de l’écoute — se trouve coupé des traditions, privé de références et soumis aux caprices arbitraires de la mode. Le voici engagé sur la pente dangereuse où la valeur marchande remplace la valeur et où le goût du jour tient lieu de goût.

Je suis peut-être Cassandre, je suis peut-être rétro, mais je prends résolument le parti de l’histoire.

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© Danièle Laruelle, France Musique, février 1991.

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Victoires?

Posted by danakame sur 18 août 2009

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Chroniques de la vie musicale

1990 – 1991

Les Victoires de quelle musique?

Figurez-vous que samedi soir, la vipère de l’éphémère s’est offert une glorieuse soirée « cocooning » devant la télé pour les « Victoires de la musique » — brillante distribution des prix, gala avec paillettes au cours duquel les vainqueurs recevaient des mains de leurs pairs un trophée — genre enzyme glouton en plus lourd — sous l’oeil attendri de Jack Lang, ministre de la chose culturelle, et sous la présidence émérite des gloires du métier: Yves Montand, section variété, Isaac Stern, section classique.

L’émotion était au rendez-vous et si, cette année, Vanessa Paradis a laissé ses larmes au vestiaire, l’égérie de Musique au coeur, la mèche assagie et le trac galopant, nous a gratifiés de lapsus, dignes du Prince de Mots-Tordus.

Dans le contexte « que l’on sait » [guerre du Golfe pour les oublieux] — et que l’on ne saurait nommer sans euphémisme —, la cérémonie des Victoires a suscité quelques déclarations impérissables. C’est ainsi qu’Yves Montand ouvrait le feu d’un impérieux « The show must go on » après avoir remarqué que, « si le monde n’était pas tel qu’on le rêvait, la musique, oui ».  Ah bon.

« Victoire de la musique sur la morosité »! Tel était le mot d’ordre entre deux tranches d’information. Mais victoire de quelle musique? La lettre d’introduction au dossier de presse nous informait que l’Association des Victoires souhaitait rassembler toutes les musiques et augmenter la part insuffisante de classique. Isaac Stern apportait d’ailleurs de l’eau à ce moulin en affirmant que « Le classique est la véritable musique pop puisqu’il existe depuis des siècles et qu’il restera. »

Je ne voudrais pas contredire le bon maître, mais je crains fort que la pérennité soit sans rapport avec la popularité. Et j’imagine mal un maçon sifflotant sur son chantier l’opus 111 de Beethoven!

Car les musiques victorieuses, 13 trophées en tout, sont celles qui sont dans tous les postes, dans toutes les boutiques et sur toutes les lèvres. Et ce sont aussi celles du plus gros marché — Patricia Kaas,  victoire des plus grosses ventes françaises à l’étranger. Et pas Mozart, et pas même les Ravel de Boulez, victorieux lui aussi. Oui, le classique est un ghetto — incontournable puisqu’associé aux classes cultivées, voire dirigeantes —, mais ghetto tout de même: 4 victoires classiques et deux petits numéros ont laissé la foule bigarrée du Zénith assez indifférente, tandis que des speakers gênés se hâtaient de changer le disque derrière.

Au fait, et le jazz dans tout ça? Certes, Martial Solal a bien joué quelques notes. Mais pour le jazz, musique d’un vrai ghetto devenue culture codée d’une élite marginale, pour le jazz point de victoire.

Les victoires de la musique s’évalueraient-elles en parts de marché?
Je laisse la conclusion à Patricia Kaas, avec L’enterrement de Sidney Bechet

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© Danièle Laruelle, France Musique, février 1991.

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Anniversaires

Posted by danakame sur 18 août 2009

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Chroniques de la vie musicale

1990 – 1991

Tel Attila et ses hordes barbares, l’événement médiatique écrase tout sur son passage.

Paris-Dakar, jeux olympiques, coupe du monde de football et j’en passe, sont autant de secousses que nous inflige le vaste réseau d’un système nerveux hypertrophié, fort heureusement doté par l’esprit civilisateur d’un bouton pour couper le contact. Et notre âme sensible se réconforte alors aux accents de Mozart. . . Divin Mozart dont le bicentenaire est à la vie musicale ce que l’événement est au monde des médias.

La production s’affaire. Les livres sur Mozart emplissent les vitrines des libraires, les enregistrements nouveaux, intégrales et rééditions de tous poils envahissent les disquaires, les pages des magazines se couvrent d’encarts publicitaires, les concerts du bicentenaire poussent comme les champignons après la pluie. Nous épargnera-t-on les gadgets du dernier bicentenaire? Celui, j’entends, de la Révolution. Faudra-t-il voir aussi fleurir les plateaux, services à café, serviettes de table, essuie-mains, ou même les tapis de bain Mozart, comme aux plus beaux jours du Silver Jubilee de sa très britannique Majesté … ou des derniers mariages princiers d’outre-Manche?

Prince parmi les princes, Mozart est une valeur sûre. Osons donc espérer que son réel génie survivra au commerce et au déluge d’interprétations de masse médiocres. Et consolons-nous en songeant que tous les anniversaires ne sont pas à vendre. Quel hommage rendra-t-on en effet à Louis Ferdinand Herold qui fête ses deux cents ans cette année? Mort il y a cent ans, Léo Delibes reste dans les mêmes limbes que l’an dernier. Le centenaire de Sir Arthur Bliss passera probablement inaperçu hors d’Angleterre et les amoureux de Chabrier fêteront discrètement entre eux les 150 ans de leur roi. Qui osera rééditer en livre de poche Gradus ad Parnassum, traité de contrepoint qui fut l’ABC de Haydn? Johann Joseph Fux, auteur de cet ouvrage, est pourtant mort il y a tout juste 250 ans. . . Peut-on imaginer une intégrale de toutes les versions possibles de Plaisir d’amour, célèbre romance de Martini dont on fête cette année les deux cent cinquante printemps?

Allons, trêve d’inepties, au royaume de la musique comme dans l’ouvrage de George Orwell, certains animaux sont plus égaux que d’autres. Alors, bonne chance Mozart. . . et non-anniversaire monsieur Gardel qui n’avez plus cent ans depuis le 20 décembre !

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© Danièle Laruelle, France Musique, janvier 1991.

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Critique?

Posted by danakame sur 18 août 2009

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Chroniques de la vie musicale

1990 – 1991

Petite critique de la critique.

« Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler, écrivait Pierre Dac, est le principe majeur de ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir ».  Nous vivons, parait-il, une ère de communication. Mais plus ça communique et moins ça communique et si ça continue, l’emballage finira par remplacer le produit.

Trois mois de revue de presse hebdomadaire sur cette chaine m’auront appris qu’en France, en matière de critique musicale, on glissait perceptiblement sur la pente dangereuse qui consiste à préférer l’annonce de concert au compte rendu proprement dit. Le très respectable journal Le Monde n’échappe pas à cette mode — à laquelle il ajoute une subtilité de sa façon: comme il parait l’après-midi avec la date du lendemain, le lecteur inattentif peut prendre pour une critique le rédactionnel de presse qui annonce le concert du soir.

Je vous entends déjà protester au bout de votre poste: « Mais enfin, dites-vous, on ne peut pas confondre un texte critique et une annonce ».

En théorie, vous avez raison. Mais en pratique, les choses ne sont pas aussi simples et trois mois d’épluchage quotidien des journaux m’ont aussi appris qu’en notre beau pays, ce qui passe pour une critique de concert n’est souvent qu’une présentation succincte des oeuvres au programme, suivie de formules convenues et vagues concernant les interprètes. Pour le détail de l’interprétation, on reste souvent sur sa faim. Ou bien encore, on est gavé d’une pâte épaisse et mielleuse de jolis adjectifs laudateurs, équivalent critique de la crème de marrons en tube qui n’en dit guère plus long sur la musique ou la façon de la jouer.

Certes, il arrive, et c’est heureux, que quelqu’un cherche à dire quelque chose. Mais c’est souvent alors sur la pointe des pieds, avec mille précautions, périphrases et non-dits qui sentent leur auto-censure. . . Au nom de quoi, on se le demande. Et le cheval critique n’a la bride sur le cou que pour crier Haro sur le baudet Bastille.

Diable, avoir un avis et un goût personnel n’est pas un crime. C’est même, pour un critique, le seul critère de fiabilité. Car le lecteur, ce qu’il veut, c’est se faire une idée de ce qu’il aimera ou n’aimera pas. Lui se soucie fort peu de plaire ou non aux instances commerciales. Il aime la musique pour son plaisir, il a son goût à lui et ce qu’il cherche dans la presse, le lecteur, c’est un avis — forcément subjectif, mais toujours cohérent — qui lui permette d’étalonner son goût face à celui de l’autre et de décider pour lui de ce qu’il achètera ou bien ira entendre.

Pour le lecteur, la langue de bois musicale n’est que vaine littérature, et le miroir brisé d’une critique où il ne se retrouve plus qu’un objet inutile.

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© Danièle Laruelle, France Musique, janvier 1991.

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