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Regard de chat

Posted by danakame sur 26 août 2009

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« Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin
Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques »
Baudelaire

Fascination des yeux de chat, ces yeux qui ne cillent pas, qui attirent et inquiètent ; ces yeux dont la pupille s’étrécit en une mince fente verticale ou se dilate monstrueusement, dévorant l’iris coloré de sa noire pastille. Si la contemplation du chat est une expérience esthétique, plonger dans son regard, le fixer dans les yeux relève de la philosophie. Ou du masochisme, c’est selon, car la peur n’est pas loin. Même l’amoureux des chats le plus convaincu n’échappera pas à un vague sentiment de crainte mêlé de respect. Ce trouble serait-il le fait de quelque diablerie féline ? Sans doute, car si les yeux sont le miroir de l’âme, ceux du chat ne nous renvoient rien, rien qu’un regard constant, indéchiffrable et dépourvu de toute affectivité. Pourtant, l’oeil illisible n’est pas vide : il ouvre sur un au-delà, sur une présence opaque et dense. Plonger dans le regard du chat, c’est mesurer l’altérité irréductible sous sa forme la plus brutale et il faut être un sage pour affronter l’épreuve avec sérénité.

Par l’oeil, nous pénétrons au coeur du prétendu « mystère du chat », un mystère qui, somme toute, n’est pas bien mystérieux. Ce minet domestique que l’on vient de gronder parce qu’il a encore fait ses griffes sur le canapé du salon adopte, fort convenablement, une attitude coupable. Mais dans ses yeux, pas l’ombre d’un remords. Abandonné sous les caresses, point de regards enamourés : c’est son corps tout entier qui exprime le plaisir mais l’oeil, mi-clos sans doute, demeure égal; une patte se tend, s’étire, les doigts griffus s’écartent de bonheur: dilatation du chat qui s’exprime par le geste, rendant à l’émotion son sens premier de mouvement vers l’extérieur. Qu’il guette ou qu’il tue, qu’il se chauffe au soleil ou surveille l’ouverture du réfrigérateur magique à l’heure du dîner, qu’il lorgne votre assiette méditant un larcin ou qu’il s’adonne à sa toilette, le chat pose sur le monde alentour un regard objectif qui se contente de voir. Seuls l’angle de la tête, des oreilles, des moustaches, les tensions musculaires du cou, du dos ou de la queue trahissent l’intensité de sa concentration et l’intention de mouvement à venir. Mais il convient pour comprendre le chat de savoir lire le corps: comme l’âme zen accomplie, son oeil est le miroir qui ne réfléchit rien.

Zen le chat ? Peut-être. Une légende bouddhiste raconte que, parmi tous les animaux assemblés à la mort du Bouddha, deux seuls avaient l’oeil sec: le chat et le serpent. Survint une souris qui se prit à lécher l’huile d’une lampe funéraire. Le chat bondit et la croqua. Deux écoles de pensée naquirent alors à propos du félin. L’une le fit infâme, ajoutant à l’insulte du manque de sentiment le sacrilège du meurtre; l’autre le fit sage, car détaché du monde d’illusion que sont les émotions et capable d’agir pour faire, sans hésiter, ce qu’il convient de faire. Ainsi, la fable de « l’oeil sec du chat » nous le rend double, toujours ange ou démon selon qu’on l’aime ou non, selon que son altérité nous agrée ou nous gêne. Le chat, lui, continue sa route, la queue droite et l’oreille alerte tandis que l’homme distribue les symboles et que, nez rose contre patte blanche, Mouchka la Mouche dort du sommeil du juste blottie contre l’ordinateur qui ronronne doucement. De tout cela elle se moque comme de sa première souris : elle est Le Chat … et il faut être humain pour s’intéresser à de pareilles sornettes.

© Danièle Laruelle, Les Chats de Yann Arthus Bertrand, Éditions du Chêne, 1993.TygsEyes_small_552

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