Danièle Laruelle: dire, écrire, traduire…

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Les enfants du langage

Posted by danakame sur 25 août 2009

NSMsunchildweb

Atelier de traduction

Journée de Printemps ATLAS – Juin 2005

Dans L’homme fait de mots, Scott Momaday écrit: «… le langage est un jeu d’enfant. Aucun de nous ne maîtrise le langage à l’égal d’un enfant.» Et il enchaîne sur une citation du scientifique Lewis Thomas qui, dans ses réflexions sur l’acquisition du langage, en attribue l’invention à «une masse critique d’enfants, jouant ensemble toute la journée.»

Dans ce même recueil d’essais, en réponse aux linguistes qui affirment que nous sommes conditionnés par notre langue maternelle, que le langage nous délimite et nous enferme, il écrit encore: « Je ne m’inquiète pas outre mesure de cette délimitation, de cet enfermement car, pour moi, le langage est illimité. Nous ne risquons pas de sortir des limites du langage et, s’il nous emprisonne, nous n’en souffrons guère.»

Dans ses textes, quelle qu’en soit la nature, Momaday joue avec le langage. Joue sur les mots, avec les mots, avec les structures. Aime à superposer des sens en jouant sur des ambiguïtés syntaxiques. Phrases réversibles, à double sens. Pièges pour le traducteur qui touche là des limites – celle de sa langue ou les siennes? – et qui en souffre parfois. Sens interdit.

C’est autour de ces notions de jeu et de limite que s’articulait mon atelier d’anglais (américain) sur des extraits tirés des Enfants du Soleil, un cycle de contes pour la jeunesse du même Scott Momaday, basé sur des récits traditionnels kiowas. L’œuvre, qui n’est publiée qu’en traduction française, est tirée d’une pièce que l’auteur avait écrite à l’origine pour être jouée dans les réserves par les jeunes Indiens kiowas dans le cadre du programme de «réappropriation culturelle».

Pourquoi avoir choisi ce texte? Parce qu’il est ponctué de comptines fantaisistes, strophes truffées de sons, de mots inventés par l’auteur. J’ai retenu ces couplets «pleins de bruit et de fureur, et qui ne signifient rien.» Je voulais que nous voyagions à la limite du sens, proposer comme un jeu de traduire l’intraduisible.

Avec Alice au pays du merveilleux ailleurs, Guy Leclercq nous avait déroulé le tapis rouge en évoquant des problèmes de même ordre, en nous livrant ses cheminements de pensée et ses solutions. Sans préméditation ni concertation, l’atelier sur les strophes des Enfants du Soleil prolongeait sa conférence par des travaux pratiques pour une trentaine de participants.

À titre d’exemple, prenons la première de ces strophes:

Crangie, crangie, spit and spangie,

Coola, coola, coola coo,

Windy, windy, cold and sandy,

Blowtha, blowtha, blowtha, BOO!

Pour parodier Vialatte, le traducteur se sent peu de chose lorsqu’il doit affronter d’un coup un tel amas sonore. Que fait-il? Dans le doute, il observe et il analyse. Il tente de ramener l’inconnu au connu. Et il décide de la forme que prendra sa traduction. Elle devra se caler au plus près sur le rythme de l’original, en conserver les sons dans la mesure du possible, présenter au moins des assonances, peut-être des rimes, et rendre compte du sens, autre «mesure du possible». Sens qu’il faut trouver.

Il y en a. Certains éléments sont parfaitement identifiables et compréhensibles. « Windy », venteux; « cold », froid; « sandy », sableux. «Spit», c’est cracher, ou salive. «Coo», roucouler. Dans «coola» il y a «cool», frais. Dans «blowtha» il y a «blow», le verbe souffler ou le nom coup. «Boo»!» c’est ce que disent les enfants quand ils cherchent à faire peur.

Quid de «crangie» et  «spangie»?  Voilà deux mots inventés de toutes pièces. À quoi font-ils penser? Selon le principe du jeu de construction «dans… il y a…» que nous disent-ils? Démontons-les. Sur le plan phonétique, «crangie» (g dur, comme dans Carnegie Hall) est proche de «cranky», grincheux, excentrique, un peu cinglé; sur le plan de la graphie, il est proche de «cringe», mouvement de recul lorsqu’on a peur, qu’on cherche à éviter un coup, ou encore se faire tout petit lorsqu’on a honte. De manière symétrique, «Spangie» appelle «spanking», la fessée, et «spongy» spongieux.

Restent les sons, eux aussi porteurs de sens, en un sens. Cre, gue, (qui peuvent mener à gre, hypothèse de travail), sons agressifs, qui crachent, cognent, spe qui explose; beaucoup de i pointus qui piquent, cinglent comme le vent qui souffle dans ces th et ces oo (hououou!), chargés du sable des grandes plaines d’Amérique.

Nous jouons. Sur les mots. Avec les mots, les sons. Des souvenirs de comptines françaises, deNSMwordsweb chansons populaires remontent, avec leurs formules, leur balancement. C’est de la libre association que vont naître, les premiers embryons d’une traduction future. Certains ne survivront pas au moment du choix final qui dépendra autant du texte de départ que de la sensibilité subjective du traducteur aux éléments qui le constituent. Et de ce que, en tapant bien, on parvient à faire rentrer dans quelques mots, quelques sons et quatre vers. Limite, et mesure du possible.

Après le «décorticage» collectif, je donne dix minutes aux participants pour tenter, seuls ou en petits groupes, un premier début de brouillon sur cette strophe. Les volontaires liront ce qu’ils ont trouvé. De nouvelles idées surgissent de ces ébauches. Et deux directions se dégagent. Certains s’attachent davantage au contenu sémantique, d’autres, davantage au rythme et aux sonorités. Nous répétons l’expérience sur une autre strophe. Sans décorticage préalable. Les tendances se confirment. On discute, on compare modes de fonctionnement et méthodes de travail. Je donne ensuite mes solutions publiées, et je demande qu’on les interroge.

Au terme de l’atelier, nous avions amassé des mots, des idées, des pistes, posé toutes les questions que je me suis posées. Nous avions… une image de l’état de ma tête et du désordre de mon bureau avec ses bouts de papier quand je travaillais sur ces mêmes strophes. Nous avions la montagne qu’il m’a fallu réduire. Compte tenu du contexte plus large des contes dont les participants ne disposaient pas, de la voix connue de l’auteur, une aide précieuse, compte tenu aussi de la liberté qu’il me donne lorsqu’il écrit: «J’en suis venu à savoir que le pouvoir, la magie et la beauté des mots tiennent en grande partie non pas tant à leur sens, mais à leur son.»

© Danièle Laruelle, article publié dans la revue Translittérature, n°30, été 2005.

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