A.C. Louis – Skins
Publié par danakame le 26 août 2009
Auteurs indiens d’Amérique

- Le texte ci-dessous m’a été demandé pour présenter ce livre “qui décoiffe”, et figure en avant-propos des deux éditions — un peu à la manière des avertissements qui apparaissent de nos jours sur les paquets de cigarettes et de tabac…
WARNING!
This book may seriously damage your Indians!
♣
Le roman de Adrian C. Louis que vous avez en main est imprégné de tradition orale, construit et raconté à la manière des cycles de légendes indiennes concernant le Trickster, personnage trouble, à la fois bienfaiteur, porteur de connaissance, et joueur impénitent de tours bons et mauvais. Iktomi, le Trickster sioux, tient d’ailleurs dans le roman une place importante.
Ce choix narratif conférerait une dimension mythique aux protagonistes humains si le récit n’était pas ancré dans la réalité quotidienne la plus sordide. Prenez pour cadre la réserve de Pine Ridge, lieu le plus pauvre des États-Unis avec un taux de chômage supérieur à 80% et un problème d’alcoolisme endémique. Prenez pour héros un flic de réserve dont le frère, son double mythique et sa part d’ombre, est alcoolique. Vous embarquez pour un drôle de “Voyage au bout de la nuit”, une plongée dans ce que l’auteur appelle avec son personnage la “Zone d’Ombre façon indienne”.
L’alcool, le sexe, la violence et le racisme sous toutes ses formes sont au coeur du roman. Le choix de la langue est marqué lui aussi. Le style parlé domine, puise abondamment dans l’argot et l’argot de réserve; il est truffé de jurons dans les registres sacré et profane, registres que la traduction reproduit scrupuleusement. A un moment du livre, Rudy, le héros, regrette d’avoir fait des études supérieures. C’est une clé.
Voilà un livre issu d’une “minorité ethnique” – guillemets de rigueur – qui ne cherche pas à se rendre acceptable à nos yeux, à se faire accepter de la Grande Tradition Littéraire Occidentale – majuscules de rigueur. Tout au contraire, le livre se situe aux antipodes du “politiquement correct”, se pose d’emblée comme n’ayant rien à perdre et ose en conséquence avouer l’inavouable. Il choquera.
Mais quiconque surmonte le choc et regarde sans crainte le miroir qu’il nous tend a beaucoup à apprendre, sur lui-même et sur l’autre – l’Indien en l’occurrence -; sur notre humanité commune, avec ses faiblesses et aussi ses valeurs inaliénables, même dans le pire des contextes. Et sur l’espoir, sur l’indéfectible optimisme qui s’attache à toute vie.
Par un tour de passe-passe digne du Trickster, Adrian C. Louis rejoint ici la tradition des contes dont l’enseignement se situe par-delà le miroir, au-delà des apparences. A nous de faire l’effort et de les transcender. Le propre de l’initiation est d’être douloureuse.
La traductrice, Danièle Laruelle
© Danièle Laruelle, publié en avant-propos de Colères Sioux, Editions du Rocher, 1997.
Du même auteur:
Indiens de tout poil et autres créatures, Editions du Rocher, 1999; Folio-Gallimard, 2003.
Lire aussi l’article de Cédric Fabre.
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