Danièle Laruelle: dire, écrire, traduire…

Quésaco?

Publié par danakame le 25 septembre 2009

Magritte_Pipe

Ceci n’est pas un blog…

C’est avant tout une vitrine de mon travail qui comprend:

  • Un CV détaillé – le site avec ses diverses pages couvrant l’ensemble de mes activités. Des liens internes y renvoient aux articles du «blog».
  • Des «bonnes feuilles» – articles publiés, présentations d’ouvrages traduits, extraits, billets d’humeur radiophoniques disparus dans l’éther hertzien –, et des «actualités» – parutions, événements, clins d’œil vers «mes» auteurs… Toutes choses que l’outil blog permet de classer et d’enrichir à volonté.

Comment ça marche?

Pour feuilleter mon CV, utilisez les onglets dans la barre de navigation en haut de page ou le menu «Mon site» dans la colonne de droite. Des liens internes renvoient aux articles du «blog».

Pour naviguer dans le «blog», utilisez ses «rubriques» – elles font écho aux pages du CV qu’elles illustrent.  Le moteur de recherche (en haut à gauche) peut également vous être utile. Une sélection d’articles vous est proposée dans la colonne de droite.

La vocation de ces pages étant d’abord professionnelle, les commentaires en ont été désactivés.

Vous pouvez toutefois vous exprimer sur la page «Livre d’or»…

Vous pouvez aussi me contacter !

lettre

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Hugo Cabret

Publié par danakame le 26 décembre 2011

Hugo - Gare Montparnasse

Le film de mon livre!

Vers 17h, le 27 octobre dernier, je rentre chez moi après un forum de deux jours sur la traduction organisé par la SGDL et, surprise, la gare Montparnasse s’est couverte d’affiches annonçant la sortie du “film de mon livre” – Hugo Cabret, un très joli conte de Noël de Brian Selznick porté à l’écran par Martin Scorsese. Oh, je ne suis pas la vedette, juste la traductrice du roman en français, mais ça fait quelque chose. Je n’ai pas résisté à l’envie de prendre une photo souvenir.

Un peu de lecture en ligne à cette occasion:

L’auteur s’exprime.

La traductrice raconte.

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C’est la rentrée…

Publié par danakame le 2 octobre 2009

Atherton_vol_1sm

C’est aussi l’occasion d’inaugurer une nouvelle rubrique.

Après six semaines de vacances – les premières en huit ans, sans rire –, j’ai entamé cette semaine ma première traduction de la saison: Atherton de Patrick Carman, un roman de science-fiction teinté d’utopie, propre à initier le jeune lecteur aux questions politiques et aux problèmes écologiques. Une terre devenue invivable, un monde artificiel qui bascule, des équilibres compromis, un système de pouvoir qui s’effondre, un jeune garçon de onze ans qui cherche à comprendre, à sauver ce qui peut l’être. Comme toujours chez cet auteur les vrais héros sont l’amitié et la solidarité. Pas de magie, pas d’effets spéciaux pyrotechniques. De l’aventure, du rythme, de l’imagination à revendre et, pour finir, le «cliffhanger» du siècle… (À suivre.)

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LA. Howe – Shellshaker

Publié par danakame le 27 août 2009

Auteurs indiens d’Amérique

ShellShaker0web

Deux meurtres, deux leaders charismatiques assassinés dans des circonstances mystérieuses à plusieurs siècles d’intervalle: Red Shoes, chef de guerre chocktaw en 1738, et Redford McAlester, chef politique de la nation chocktaw en 1991. Au coeur de ces deux énigmes liées par delà le temps, la famille Billy, plus spécialement les femmes. Des esprits qui remontent aux mythes de création, qui rejouent éternellement les mêmes combats pour les mêmes valeurs à travers des acteurs humains finalement indifférents dans le grand cycle de l’Histoire. Deux récits tissés en un seul, et une fable symbolique, rocambolesque, chamanique et morale.

Le roman s’ouvre sur le récit d’un “mythe”, d’une tradition remontant à l’arrivée des Espagnols, sur la chronique d’un sacrifice lié à cette tradition – celle des Pacificatrices. Shakbatina, la danseuse aux carapaces de tortue qui en est l’héritière, donne sa vie pour sauver celle de sa fille accusée à tort d’avoir tué l’autre compagne de son mari, le chef Red Shoes. Le but du sacrifice est d’éviter une guerre entre les factions rivales dont sont issues les deux épouses du chef qui, lui, sera tué plus tard sans qu’on sache comment ou par qui. Mais Shakbatina le sait.

Des générations plus tard, son esprit revient hanter les femmes Billy, ses descendantes du XXème siècle, révélant ce mystérieux passé par bribes à chacune d’elle tandis que tout l’appareil policier et judiciaire se met en branle suite à l’assassinat de Redford McAlister, retrouvé mort, en tenue compromettante et couvert de rouge à lèvre, près d’Auda Billy, sa compagne et adjointe restée sans connaissance.
Elle est accusée du meurtre malgré l’absence de preuves et son manque de souvenirs. Rejouant le sacrifice ancien, sa mère se dénonce comme coupable. Ses soeurs, respectivement génie de la haute finance et comédienne, plantent leurs activités sur des «intuitions» visionnaires pour regagner la maison familiale ancestrale devenue cellule de crise. Les vieilles tantes, ex gloires de Hollywood arrivent aussi.
Cette ligue des femmes va mobiliser la communauté, faire jouer des relations extérieures au microcosme politique corrompu afin de sauver Auda et sa mère, de mettre en lumière des agissements douteux et la collusion des autorités avec la mafia dont l’argent est à l’origine du casino. Le collectif l’emportera sur la cupidité individuelle, et les plus vieux, obéissant à une logique ancienne dictée par les esprits, partiront vers les terres d’origine de la tribu dans le Missouri pour y mettre en terre au lieu de création toute cette longue histoire et rendre la paix de l’âme au chef tourmenté, ce au sacrifice de leur vie.

Sur cette toile de fond, qui a quelque chose d’une tragédie shakespearienne revue à la lumière des traditions indiennes, se greffent des péripéties tragiques ou violentes, ironiques ou comiques. En contrepoint de l’histoire de Red Shoes au XVIII ème siècle, on voit défiler de curieux personnages, comme cette femme porc-épic aux étranges pouvoirs qui se fait appeler Sarah Bernhardt, ou cet agent de l’IRA, nom de code James Joyce, au langage difficilement compréhensible. La pâte à pain lève et déborde pour devenir la boue du Mississippi. Il y a une statue de cacahouète volée, une voiture trafiquée, le «peanutmobile», coursier de la vengeance sous le signe de la cacahouète…
Surréalisme et réalisme social, visions chamaniques et quotidien terre à terre, présent et passé, histoire et mythe se mêlent dans un récit aussi halluciné que brillamment écrit, pour dévoiler les divers visages de l’Amérique en illustration de simples vérités: à travers les âges, le pouvoir corrompt, le don de soi est salvateur, et l’union fait la force quel que soit l’ennemi.shellshakerweb

Ce roman n’est pas une oeuvre de ghetto indien, mais une création littéraire à part entière. L’argument indien y est largement transcendé par la portée universelle du contenu. La construction élaborée et l’écriture foisonnante, sensible, riche d’invention, ne sont pas sans rappeler de grands auteurs contemporains d’Amérique latine comme Garcia Marquez ou Luis Sepulveda.

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L. Hogan – Power

Publié par danakame le 26 août 2009

Auteurs indiens d’Amérique

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Floride, près des marais. Epoque contemporaine.
La narratrice et héroïne, Omishto – “celle qui regarde” – jeune indienne Taiga de 16 ans, vit entre sa mère taiga occidentalisée, un beau-père qui la maltraite, et Ama, sa “tante” d’élection, qui vit seule et à la manière traditionnelle, mais en marge des deux communautés, l’occidentale, et celle des anciens. Elle raconte ses journées, les sensations que lui évoquent le lieu dans lequel elle vit, les lumières, l’eau, la terre, les bêtes, la nature maltraitée. De fait, l’adolescente a plus d’affinité pour le silence et le mode de vie d’Ama que pour le monde de sa mère dans lequel elle a grandi.

Après un ouragan _ le tournant du roman _ Omishto se trouve prise avec sa tante dans le mythe de création Taiga. Elle part avec Ama sans comprendre pourquoi, la voit tuer une “Panthère” (de Floride, sous espèce du Puma). Elle sait que c’est un crime, car l’espèce est menacée et sa chasse interdite. Elle sait aussi que la Panthère est un animal sacré, que sa tante qui, comme elle, appartient au clan de la Panthère, les protège et leur parle. Elle comprend qu’elle assiste à un acte important dont le sens lui échappe, dont la légtimité lui paraît douteuse, mais contre lequel quelque chose l’empêche de s’élever.

Ama est arrêtée et Omishto montrée du doigt par la commuauté _ blanche et occidentalisée. Suivent deux procès, celui de la loi des Blancs au tribunal, puis le jugement des Anciens dans la communauté indienne traditionnelle. Acquittée par la loi des Blancs, Ama est condamné au banissement par les Anciens. Elle disparaît. Omishto s’installe chez elle, rêve et réfléchit tandis que tous viennent à sa porte lui demander des comptes _ lui demander “le récit”, celui qu’ils souhaitent entendre et qui est différent pour chacun. C’est une épreuve initiaqtique au terme de laquelle Omishto ira rejoindre les anciens après avoir fait la paix avec sa mère.

Le rythme du roman est lent. Omishto, Celle qui Regarde, donne à voir et à sentir au lecteur, par petites touches. La prose est poétique et belle, proche du courant de conscience. Avec l’adolescente, on vit le déchirement, le non sens, l’ambivalence et l’exil du coeur, puis, peu à peu, on pénètre le mythe jusqu’à le comprendre, jusqu’à comprendre une forme de pensée autre _ celle des anciens Taigas, gardiens de la tradition. Avec elle, on comprend la nature et le sens profond du sacrifice, on touche le sacré dans ce qu’il peut avoir d’universel.

C’est une oeuvre complexe qui, derrière le récit poétique, place les indiens et ce qu’ils représentent au rang des espèces menacées meanspiritwebface à une forme de destruction bien plus dangereuse qu’un cyclone. C’est aussi, en filigrane, une réflexion sur la nature du récit, le sens qu’on lui prête et sa force agissante. C’est un récit – le mythe – qu’incarne Ama et dont Omishto cherche à comprendre le sens. Ce sont des récits qui sont jugés devant le tribunal et le conseil des Anciens. C’est encore un récit, une sorte de conte initiatique, qu’on livre au jugement du lecteur.

Du même auteur: Le Sang noir de la Terre. Lire la présentation.

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L. Hogan – Mean Spirit

Publié par danakame le 26 août 2009

Auteurs indiens d’Amérique

MeanSpirit0web

Oklahoma, Territoire Indien, début des années 1920.
La découverte d’importants gisements pétroliers sur les terres appartenant aux Indiens fait la fortune de ceux-ci, au grand dam des barons du pétrole, blancs, naturellement. Tous les moyens sont bons aux tenants du pouvoir pour faire main basse sur ce sol riche.

Grace Blanket, qui détient une fortune en terres pétrolières, est assassinée. La famille Graycloud, qui a recueilli sa fille Nola, est menacée.
Autour d’eux, les morts et emprisonnements suspects se multiplient.
Les Indiens traditionnels, réfugiés dans les collines, envoient quatre de leurs “coureurs”, des guerriers sacrés, pour veiller dans l’ombre sur la jeune Nola.
Des lettres arrivent au FBI à Washington, dénonçant les meurtres d’Indiens impunis. Elles restent sans effet malgré des fuites dans la presse.
Jusqu’au jour où Stace Red Hawk, un sioux devenu agent du FBI, est envoyé sur place en mission d’observation. Là, il renoncera à un idéal illusoire _ coopérer avec le monde blanc pour défendre son peuple _, et renouera avec la tradition des siens.

Fondé sur des données historiques attestées, le roman de Linda Hogan nous fait toucher du doigt le monde des traités bafoués, de la duplicité blanche, de la cupidité dévastatrice des “civilisateurs” avec ses conséquences sur l’univers indien désormais éclaté.
Conduit avec maestria dans une atmosphère impitoyable de terreur et de méfiance, le roman amène le lecteur à s’identifier aux victimes, à partager leur désespoir. On y voit et on y sent vivre les traditions et valeurs sacrées des peuples indigènes bafoués. On y vit les cassures, l’humiliation.

Sans verser dans le sentimentalisme, sans s’appesantir en analyses et explications, Linda Hogan met face à face deux mondes en opposition, l’un corrompu, l’autre en voie de perdre ses repères auxquels certains s’accrochent. Tout passe par le récit, raconté à la surface des choses, à la manière d’un scientifique étudiant le comportement des fourmis.
La puissance évocatrice de cette narration réside en deçà du texte, dans le non dit. Dans ce silence discret, le lien sacré qui unit traditionnellement les peuples indiens à la terre et aux êtres vivants prend une vigueur particulière, et sa mise à mal est perçue comme un viol par le lecteur.
Malgré quelques bouffées d’humour qui soulagent, le roman n’a rien d’optimiste et se déroule dans une atmosphère oppressante.
Si justice est finalement faite, les héros survivants, dépossédés, partent vers une page blanche, sans doute vers le passé et un retour aux sources. Mais rien n’est résolu dans le monde où se mêlent les univers Indien et Blanc.

Ainsi, c’est toute l’histoire des peuples indiens d’Amérique, d’une incompréhension irréductible, de conflits d’intérêts insolubles, qui transparaît à travers ce récit troublant, fondé sur une poignée de meurtres et une énigme. Très classique, naturaliste presque dans sa facture, ce livre représente un tour de force par sa portée et les réflexions qu’il inspire, par la manière qu’il a de nous faire pénétrer, nous, occidentaux blancs, au cœur de la pensée indienne, de nous faire toucher l’autre, vivre l’altérité de l’intérieur. Par la manière aussi dont il présente sans concession aucune les ambivalences des uns et des autres, dont il induit sans jamais diriger ou juger. Ici, les choses sont et ne sont que cela. Un grand roman de l’ambiguïté, et un constat tragique.powerweb

Du même auteur:

Power

Lire la présentation.

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A.C. Louis – Skins

Publié par danakame le 26 août 2009

Auteurs indiens d’Amérique

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    Le texte ci-dessous m’a été demandé pour présenter ce livre “qui décoiffe”, et figure en avant-propos des deux éditions — un peu à la manière des avertissements qui apparaissent de nos jours sur les paquets de cigarettes et de tabac…

WARNING!

This book may seriously damage your Indians!


Le roman de Adrian C. Louis que vous avez en main est imprégné de tradition orale, construit et raconté à la manière des cycles de légendes indiennes concernant le Trickster, personnage trouble, à la fois bienfaiteur, porteur de connaissance, et joueur impénitent de tours bons et mauvais. Iktomi, le Trickster sioux, tient d’ailleurs dans le roman une place importante.

Ce choix narratif conférerait une dimension mythique aux protagonistes humains si le récit n’était pas ancré dans la réalité quotidienne la plus sordide. Prenez pour cadre la réserve de Pine Ridge, lieu le plus pauvre des États-Unis avec un taux de chômage supérieur à 80% et un problème d’alcoolisme endémique. Prenez pour héros un flic de réserve dont le frère, son double mythique et sa part d’ombre, est alcoolique. Vous embarquez pour un drôle de “Voyage au bout de la nuit”, une plongée dans ce que l’auteur appelle avec son personnage la “Zone d’Ombre façon indienne”.

L’alcool, le sexe, la violence et le racisme sous toutes ses formes sont au coeur du roman. Le choix de la langue est marqué lui aussi. Le style parlé domine, puise abondamment dans l’argot et l’argot de réserve; il est truffé de jurons dans les registres sacré et profane, registres que la traduction reproduit scrupuleusement. A un moment du livre, Rudy, le héros, regrette d’avoir fait des études supérieures. C’est une clé.

Voilà un livre issu d’une “minorité ethnique” – guillemets de rigueur – qui ne cherche pas à se rendre acceptable à nos yeux, à se faire accepter de la Grande Tradition Littéraire Occidentale – majuscules de rigueur. Tout au contraire, le livre se situe aux antipodes du “politiquement correct”, se pose d’emblée comme n’ayant rien à perdre et ose en conséquence avouer l’inavouable. Il choquera.

Mais quiconque surmonte le choc et regarde sans crainte le miroir qu’il nous tend a beaucoup à apprendre, sur lui-même et sur l’autre – l’Indien en l’occurrence -; sur notre humanité commune, avec ses faiblesses et aussi ses valeurs inaliénables, même dans le pire des contextes. Et sur l’espoir, sur l’indéfectible optimisme qui s’attache à toute vie.

Par un tour de passe-passe digne du Trickster, Adrian C. Louis rejoint ici la tradition des contes dont l’enseignement se situe par-delà le miroir, au-delà des apparences. A nous de faire l’effort et de les transcender. Le propre de l’initiation est d’être douloureuse.

La traductrice, Danièle Laruelle

© Danièle Laruelle, publié en avant-propos de Colères Sioux, Editions du Rocher, 1997.Wild1web

Du même auteur:

Indiens de tout poil et autres créatures, Editions du Rocher, 1999; Folio-Gallimard, 2003.

Lire aussi l’article de Cédric Fabre.

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Regard de chat

Publié par danakame le 26 août 2009

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“Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin
Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques”
Baudelaire

Fascination des yeux de chat, ces yeux qui ne cillent pas, qui attirent et inquiètent ; ces yeux dont la pupille s’étrécit en une mince fente verticale ou se dilate monstrueusement, dévorant l’iris coloré de sa noire pastille. Si la contemplation du chat est une expérience esthétique, plonger dans son regard, le fixer dans les yeux relève de la philosophie. Ou du masochisme, c’est selon, car la peur n’est pas loin. Même l’amoureux des chats le plus convaincu n’échappera pas à un vague sentiment de crainte mêlé de respect. Ce trouble serait-il le fait de quelque diablerie féline ? Sans doute, car si les yeux sont le miroir de l’âme, ceux du chat ne nous renvoient rien, rien qu’un regard constant, indéchiffrable et dépourvu de toute affectivité. Pourtant, l’oeil illisible n’est pas vide : il ouvre sur un au-delà, sur une présence opaque et dense. Plonger dans le regard du chat, c’est mesurer l’altérité irréductible sous sa forme la plus brutale et il faut être un sage pour affronter l’épreuve avec sérénité.

Par l’oeil, nous pénétrons au coeur du prétendu “mystère du chat”, un mystère qui, somme toute, n’est pas bien mystérieux. Ce minet domestique que l’on vient de gronder parce qu’il a encore fait ses griffes sur le canapé du salon adopte, fort convenablement, une attitude coupable. Mais dans ses yeux, pas l’ombre d’un remords. Abandonné sous les caresses, point de regards enamourés : c’est son corps tout entier qui exprime le plaisir mais l’oeil, mi-clos sans doute, demeure égal; une patte se tend, s’étire, les doigts griffus s’écartent de bonheur: dilatation du chat qui s’exprime par le geste, rendant à l’émotion son sens premier de mouvement vers l’extérieur. Qu’il guette ou qu’il tue, qu’il se chauffe au soleil ou surveille l’ouverture du réfrigérateur magique à l’heure du dîner, qu’il lorgne votre assiette méditant un larcin ou qu’il s’adonne à sa toilette, le chat pose sur le monde alentour un regard objectif qui se contente de voir. Seuls l’angle de la tête, des oreilles, des moustaches, les tensions musculaires du cou, du dos ou de la queue trahissent l’intensité de sa concentration et l’intention de mouvement à venir. Mais il convient pour comprendre le chat de savoir lire le corps: comme l’âme zen accomplie, son oeil est le miroir qui ne réfléchit rien.

Zen le chat ? Peut-être. Une légende bouddhiste raconte que, parmi tous les animaux assemblés à la mort du Bouddha, deux seuls avaient l’oeil sec: le chat et le serpent. Survint une souris qui se prit à lécher l’huile d’une lampe funéraire. Le chat bondit et la croqua. Deux écoles de pensée naquirent alors à propos du félin. L’une le fit infâme, ajoutant à l’insulte du manque de sentiment le sacrilège du meurtre; l’autre le fit sage, car détaché du monde d’illusion que sont les émotions et capable d’agir pour faire, sans hésiter, ce qu’il convient de faire. Ainsi, la fable de “l’oeil sec du chat” nous le rend double, toujours ange ou démon selon qu’on l’aime ou non, selon que son altérité nous agrée ou nous gêne. Le chat, lui, continue sa route, la queue droite et l’oreille alerte tandis que l’homme distribue les symboles et que, nez rose contre patte blanche, Mouchka la Mouche dort du sommeil du juste blottie contre l’ordinateur qui ronronne doucement. De tout cela elle se moque comme de sa première souris : elle est Le Chat … et il faut être humain pour s’intéresser à de pareilles sornettes.

© Danièle Laruelle, Les Chats de Yann Arthus Bertrand, Éditions du Chêne, 1993.TygsEyes_small_552

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Les enfants du langage

Publié par danakame le 25 août 2009

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Atelier de traduction

Journée de Printemps ATLAS – Juin 2005

Dans L’homme fait de mots, Scott Momaday écrit: «… le langage est un jeu d’enfant. Aucun de nous ne maîtrise le langage à l’égal d’un enfant.» Et il enchaîne sur une citation du scientifique Lewis Thomas qui, dans ses réflexions sur l’acquisition du langage, en attribue l’invention à «une masse critique d’enfants, jouant ensemble toute la journée.»

Dans ce même recueil d’essais, en réponse aux linguistes qui affirment que nous sommes conditionnés par notre langue maternelle, que le langage nous délimite et nous enferme, il écrit encore: « Je ne m’inquiète pas outre mesure de cette délimitation, de cet enfermement car, pour moi, le langage est illimité. Nous ne risquons pas de sortir des limites du langage et, s’il nous emprisonne, nous n’en souffrons guère.»

Dans ses textes, quelle qu’en soit la nature, Momaday joue avec le langage. Joue sur les mots, avec les mots, avec les structures. Aime à superposer des sens en jouant sur des ambiguïtés syntaxiques. Phrases réversibles, à double sens. Pièges pour le traducteur qui touche là des limites – celle de sa langue ou les siennes? – et qui en souffre parfois. Sens interdit.

C’est autour de ces notions de jeu et de limite que s’articulait mon atelier d’anglais (américain) sur des extraits tirés des Enfants du Soleil, un cycle de contes pour la jeunesse du même Scott Momaday, basé sur des récits traditionnels kiowas. L’œuvre, qui n’est publiée qu’en traduction française, est tirée d’une pièce que l’auteur avait écrite à l’origine pour être jouée dans les réserves par les jeunes Indiens kiowas dans le cadre du programme de «réappropriation culturelle».

Pourquoi avoir choisi ce texte? Parce qu’il est ponctué de comptines fantaisistes, strophes truffées de sons, de mots inventés par l’auteur. J’ai retenu ces couplets «pleins de bruit et de fureur, et qui ne signifient rien.» Je voulais que nous voyagions à la limite du sens, proposer comme un jeu de traduire l’intraduisible.

Avec Alice au pays du merveilleux ailleurs, Guy Leclercq nous avait déroulé le tapis rouge en évoquant des problèmes de même ordre, en nous livrant ses cheminements de pensée et ses solutions. Sans préméditation ni concertation, l’atelier sur les strophes des Enfants du Soleil prolongeait sa conférence par des travaux pratiques pour une trentaine de participants.

À titre d’exemple, prenons la première de ces strophes:

Crangie, crangie, spit and spangie,

Coola, coola, coola coo,

Windy, windy, cold and sandy,

Blowtha, blowtha, blowtha, BOO!

Pour parodier Vialatte, le traducteur se sent peu de chose lorsqu’il doit affronter d’un coup un tel amas sonore. Que fait-il? Dans le doute, il observe et il analyse. Il tente de ramener l’inconnu au connu. Et il décide de la forme que prendra sa traduction. Elle devra se caler au plus près sur le rythme de l’original, en conserver les sons dans la mesure du possible, présenter au moins des assonances, peut-être des rimes, et rendre compte du sens, autre «mesure du possible». Sens qu’il faut trouver.

Il y en a. Certains éléments sont parfaitement identifiables et compréhensibles. « Windy », venteux; « cold », froid; « sandy », sableux. «Spit», c’est cracher, ou salive. «Coo», roucouler. Dans «coola» il y a «cool», frais. Dans «blowtha» il y a «blow», le verbe souffler ou le nom coup. «Boo»!» c’est ce que disent les enfants quand ils cherchent à faire peur.

Quid de «crangie» et  «spangie»?  Voilà deux mots inventés de toutes pièces. À quoi font-ils penser? Selon le principe du jeu de construction «dans… il y a…» que nous disent-ils? Démontons-les. Sur le plan phonétique, «crangie» (g dur, comme dans Carnegie Hall) est proche de «cranky», grincheux, excentrique, un peu cinglé; sur le plan de la graphie, il est proche de «cringe», mouvement de recul lorsqu’on a peur, qu’on cherche à éviter un coup, ou encore se faire tout petit lorsqu’on a honte. De manière symétrique, «Spangie» appelle «spanking», la fessée, et «spongy» spongieux.

Restent les sons, eux aussi porteurs de sens, en un sens. Cre, gue, (qui peuvent mener à gre, hypothèse de travail), sons agressifs, qui crachent, cognent, spe qui explose; beaucoup de i pointus qui piquent, cinglent comme le vent qui souffle dans ces th et ces oo (hououou!), chargés du sable des grandes plaines d’Amérique.

Nous jouons. Sur les mots. Avec les mots, les sons. Des souvenirs de comptines françaises, deNSMwordsweb chansons populaires remontent, avec leurs formules, leur balancement. C’est de la libre association que vont naître, les premiers embryons d’une traduction future. Certains ne survivront pas au moment du choix final qui dépendra autant du texte de départ que de la sensibilité subjective du traducteur aux éléments qui le constituent. Et de ce que, en tapant bien, on parvient à faire rentrer dans quelques mots, quelques sons et quatre vers. Limite, et mesure du possible.

Après le «décorticage» collectif, je donne dix minutes aux participants pour tenter, seuls ou en petits groupes, un premier début de brouillon sur cette strophe. Les volontaires liront ce qu’ils ont trouvé. De nouvelles idées surgissent de ces ébauches. Et deux directions se dégagent. Certains s’attachent davantage au contenu sémantique, d’autres, davantage au rythme et aux sonorités. Nous répétons l’expérience sur une autre strophe. Sans décorticage préalable. Les tendances se confirment. On discute, on compare modes de fonctionnement et méthodes de travail. Je donne ensuite mes solutions publiées, et je demande qu’on les interroge.

Au terme de l’atelier, nous avions amassé des mots, des idées, des pistes, posé toutes les questions que je me suis posées. Nous avions… une image de l’état de ma tête et du désordre de mon bureau avec ses bouts de papier quand je travaillais sur ces mêmes strophes. Nous avions la montagne qu’il m’a fallu réduire. Compte tenu du contexte plus large des contes dont les participants ne disposaient pas, de la voix connue de l’auteur, une aide précieuse, compte tenu aussi de la liberté qu’il me donne lorsqu’il écrit: «J’en suis venu à savoir que le pouvoir, la magie et la beauté des mots tiennent en grande partie non pas tant à leur sens, mais à leur son.»

© Danièle Laruelle, article publié dans la revue Translittérature, n°30, été 2005.

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… Au pays des Bécanes

Publié par danakame le 25 août 2009

Le traducteur et son ordinateur,

une question de langage.

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La Bécane, l’Ordi, l’outil informatique, mon Mac ou mon Pécé, ce compagnon de tous les jours est souvent, pour le traducteur,  un pur produit de la barbarie. On sait depuis les Grecs que le Barbare, c’est l’autre. Et cet ordinateur, c’est l’altérité absolue, une culture très, très étrangère à la nôtre.

Imaginez. Je travaille, et voilà qu’une expression pose problème. J’en étudie chaque mot, la structure. Je cherche dans les dictionnaires. Synonymes dans les deux langues, consultations étymologiques. La recherche s’ouvre. J’hésite. Je teste les mots, je les goûte. Le rythme ne va pas. Essayons autre chose. Tiens, ça me rappelle un poème. Je sors le poème. Qui me donne de nouvelles idées. La recherche s’ouvre, s’ouvre vers le large, l’hésitation grandit. J’ai du mal à arrêter un choix. Trop de solutions possibles.

Avec l’ordi, c’est simple. C’est oui ou non, ça marche ou ça marche pas — on/off, 0/1. Je schématise. De nos jours, c’est un brin plus subtil, mais en gros, le principe reste le même: bête logique binaire. Ça demande une autre méthode. Qui va dans le sens de la réduction.

Moi, ça me repose ce langage-là. Ça me recentre. Quand je sors d’une charrette, ça va peut-être vous paraître bizarre, et même pervers, mais le premier truc que je fais, c’est de me précipiter sur les CD des magazines que je n’ai pas eu le temps d’explorer pour tester des tas de logiciels. J’installe, j’essaie, je lis les doc’ et je triture les pref’, je désinstalle ce qui me plaît pas, ou ce qui plante la machine. Et il n’est pas rare que, prise dans le feu de l’action, j’oublie de faire attention. La bécane se rebiffe. Elle coince. Indigestion. Faut purger, réparer. Alors, je vais fourgonner dans le système, jusqu’à ce que ça remarche. Ça prend une journée, des fois tout un week-end si j’ai été vraiment brouillonne. Le Mac retrouve le sourire, et moi, je suis calmée. Je peux faire le ménage chez moi, des confitures, le jardin, me mettre à autre chose. C’est ma méditation transcendantale.

À ce petit jeu, je suis devenue SOS Mac pour un tas d’amis, parfois même SOS PC. J’ai bien tenté d’y échapper, à leur PC, avec des excuses en béton. Mais je me suis entendu répondre: « Oui, mais toi, tu me feras pas de couenneries, parce que tu sais parler aux ordinateurs ». Tout est là. La langue. C’est par ce biais, par mon point faible de linguiste-traductrice qu’ils m’ont piégée, les ordis. À coup de langage, et dès le début.PCjoke

J’ai commencé dans le métier aux temps héroïques de la machine à pédale. Même pas électrique. Un gros truc de bureau racheté d’occasion, qu’on tapait comme une brute dessus et qu’on se coinçait des fois les doigts entre les touches. Naturellement, les phrases sur lesquelles on cafouillait avaient la mauvaise habitude de tomber à partir de la ligne 17. Obligé de retaper toute la page, deux fois, trois fois, plus dans les cas graves. C’était paralysant. Je gribouillais mes essais sur des bouts de feuilles recyclées, et j’osais plus me lancer.

C’est ce qui m’a poussée vers l’ordi. Ne plus retaper. Laisser des astérisques sur les passages douteux pour pouvoir y revenir, laisser trois essais de la même phrase en plan, et continuer. Ne tirer au pire qu’un dernier brouillon sur papier avant copie définitive. Et puis, certains éditeurs s’informatisaient, proposaient de partager pour moitié les frais de frappe économisés avec les traducteurs qui livraient « des disquettes compatibles ». Ce qui aidait à amortir la bête. Alléchant.

Avec le solde d’un bouquin sous le coude, me voilà donc partie chez les marchands pour acheter un ordi comme on achète une brosse à dents: «Bonjour monsieur, je voudrais un ordinateur». La chose niaise à ne pas dire. Voilà qu’on me bombarde de questions, et de termes barbares, de processeurs, de Dos, de RAM, de ROM, de mémoire vive, de mémoire morte, de disques durs et de floppies (c’est quoi, des «disques mous»?), de hardware et de software. Peuvent pas parler français? Et toujours le dur et le mou, Lévi-Strauss au secours! Je pressens des sens cachés…

Je pressens surtout l’arnaque. Encore plus quand on me propose des engins soldés. Et ce qu’ils sont moches, ces trucs, ce qu’ils sont gros. Dans mon minus deux pièces parisien, il va vraiment falloir que je dorme à côté de ça? Bref, je rentre chez moi confuse, dubitative, la tête pleine de jargon. Ce que j’ai compris, c’est que je n’y comprends rien. Pour couronner le tout, un ami écrivain me raconte des histoires de codes qu’il faut se rentrer dans le crâne pour faire marcher le machin, me dit qu’il a renoncé, que le sien d’ordi, il est retourné dans ses cartons et roupille au grenier. Mince alors.

Je reprends mon char à boeufs et ses inconvénients. Mais l’argent me brûle les poches, et j’en ai vraiment marre de retaper tout quand je bloque. D’autant que suis sur un livre coton. Ça vire à la paralysie. Me faut l’ordi, on y retourne. Et ça recommence, RAM, ROM, software, Ko, Mo, outils bureautiques, intégrés, machin, truc et bidule, autant dire du chinois. Et les prix valsent. Je bave un peu sur le Mac que j’ai vu fonctionner chez une pote journaliste. Ça me parait abordable côté technologie. Et ça parle en français. Pas de codes. L’écran est blanc, comme du papier. Pas ces trucs noirs avec des lettres vertes. Seulement, pour ma bourse, ça ne va pas.

macplusJe rentre bredouille, mais j’ai progressé. Le choix, c’est le petit Mac Plus, que je ne peux pas m’offrir, ou les trucs balourds auxquels je ne comprends rien. Le problème devient plus simple: faut que je comprenne. Ça doit pouvoir s’apprendre, puisque des gens y arrivent.

Justement, j’ai un ami ingénieur informaticien. Je l’appelle et je lui demande de m’expliquer tout ça autour d’un repas avec une bonne bouteille. On y passe un dimanche entier. Il me raconte comment ça fonctionne, comment ça stocke l’information, dans sa tête, sur les disques durs et les disquettes « molles », ce que sont les logiciels, ce qu’ils font et comment; à la fin, je connais tous les mots, j’ai une idée globale du contexte, j’ai pigé. Reste plus qu’à trouver une bécane dans mes prix. Et le pote me laisse avec quatre tonnes de doc — des bouquins, un glossaire de terminologie barbare, et une pile de magazines informatiques avec des tests comparatifs sur les « unités centrales », les logiciels, les écrans et les imprimantes. Alors, « J’évalue mes besoins » comme ils disent.

Quand j’y retourne, c’est moi qui les pose, les questions, et précises avec ça. Combien de RAM, vitesse de processeur, disque dur ou pas, si oui, quelle capacité, type de «floppies», livré avec quels logiciels? Le Dos est installé ou faut le faire soi-même? Si je vous demande de me le faire, ça me coûtera combien? Et vous me configurerez l’imprimante pour le même prix?

Posséder la langue, c’est magique. Le jargon, c’est l’instrument du pouvoir. La situation s’inverse. Cette fois, c’est bien souvent le vendeur qui se trouve dans l’embarras. «Vous avez deux minutes, je vais vous chercher le spécialiste»… «Monsieur Duglu n’est pas là; vous pourriez revenir demain matin?» Je reviens pas, je fouine partout. Et j’élimine. Trop cher, trop moche, pas assez performant, fin de série ça va me faire des embrouilles… Vraiment dommage que j’aie pas les sous pour le Mac. On continue, on se démoralise pas. Et finalement, ça paie. Là, à la Fnac, sur les rayons, je vois un machin que j’ai encore jamais vu. Un Atari. Le Canada Dry du Mac. Ça y ressemble, mais c’est pas, et c’est beaucoup moins cher. Moins cher que les gros bazars dont je voulais pas vraiment. En plus, il est mignon l’ordi, et pas bien encombrant à côté de ce qui circule.atarist

Je prends dans le magazine le téléphone du revendeur agréé, un coup de fil, et j’y vais. Je rentre en taxi avec mes caisses. Je pose tout ça dans un coin et je retourne à ma trad en souffrance sur mon tank. Carotte: si je fais mes pages, j’ouvrirai mon cadeau ce week-end. Histoire de voir comment ça marche, hein. Faut pas compter travailler dessus avant d’avoir appris.

Mes pages, je les fais avec des ailes. Et le samedi, je sors tout le monde des boites, je branche les engins, je pose les manuels et les disquettes à côté, sur la table, et j’allume. L’écran devient tout blanc. On fait quoi maintenant?

Manuel: on met la disquette système pour charger ce qui fait tourner la chose, et on en fait une copie de sauvegarde en cas de pépin. J’exécute. En suivant pas à pas les étapes indiquées. L’écran blanc se transforme en ce qu’ils appellent «Desktop». Opération formatage de disquette vierge, cliquer là, dire OK, ça grignote dans le lecteur, et hop, voilà ma deuxième disquette prête à l’emploi. Maintenant, opération copie. Je suis les indications. Jusque-là, tout se passe bien.

Et je reprends ma lecture. Diable, ça devient confus et ça m’agace. Je passe direct aux travaux pratiques. Je vais regarder ce qu’ils racontent, ces «menus». C’était rustique. En moins d’une heure, j’avais fait le tour de la question plusieurs fois.

Étape suivante, j’ai le trac.  C’est le grand moment; j’insère le traitement de texte dans la bécane. Une nouvelle fenêtre s’affiche. Disquette B, avec plein de nouveaux trucs dedans.  On fait comment pour que ça fonctionne ? Autre manuel. Celui du traitement de texte (TT pour les intimes). Double cliquer sur l’icône machin. Ah oui, maintenant, j’ai une vraie fausse feuille de papier sous le nez. Et les menus là-haut ont changé. Bigre. Il y a nettement plus de choix. Je tape sur le clavier, ça écrit sur l’écran. Magique. Bon. Procédons par ordre. Pas à pas. Manuel. Hm… pas pour longtemps. À la page 4, c’est un tel cafouillis ces explications, que comme aurait dit ma mère, «un cochon y retrouverait pas ses petits».

TiminiPCEncouragée par ma découverte du «desktop» ou «bureau» — ce qui s’affiche quand on allume et que la bestiole a trouvé son cerveau, reconnu le «système d’exploitation» ou OS —, je procède de même. Exploration. On commence par le premier menu à gauche, et on lit ce qu’il y a dans la liste. Puis on essaie les trucs qui ont l’air intéressants. Tout de suite, essayons «sauvegarder». Un cadre apparaît, dit «boite de dialogue». Il y a une case dedans pour que j’écrive. Le nom de mon fichier je présume. Je mets un truc que je ne risque pas de confondre avec les morceaux du programme vu que ça ira sur ma disquette hein? Pas de disque dur, rappelez-vous. Poète comme je suis et vu l’espace dont je dispose, j’appelle ça MERDIK.DOC. Et je clique sur OK.

En quelques heures d’expérimentation systématique, MERDIK a des petits camarades, dont un double prénommé POOHBELL (« sauvegarder sous »); j’écris, j’efface, je sélectionne je copie, je colle, je modifie la règle, je mets en forme, je sais déjà calibrer mes pages virtuelles de 25×60, les justifier, centrer, ces sortes de choses. J’ai tout ouvert, tout lu dans les méchants messages d’erreur, tout essayé, même ce que je ne comprenais pas. J’ai compris que la case « Annuler » était ma meilleure copine. Que je ne pouvais rien faire de vraiment grave. Le soir, j’ai repris le manuel. Sur le plan de l’expression, le français était toujours un brin baroque, mais en gros, je suivais. Pourquoi je vous raconte ça? J’y arrive.

Dans l’expérience décrite — qui vous en a sans doute rappelé quelques-unes de même tonneau — qu’est-ce que j’ai fait? Rien d’autre que ce que fait un tout petit quand il apprend sa propre langue. Découvert un univers d’objets et d’actions encore mystérieux, mis les mots dessus pour pouvoir les nommer, en parler, approfondir et raffiner. J’ai découvert le B-A-BA de l’outil informatique côté « interface utilisateur », commencé à engranger les contextes. Comme le môme apprend «touche pas» le jour où il se brûle — «ça fait mal», il connaît déjà pour être tombé. Le marmot, il naît pas avec le dico dans les mains. D’abord, il sait pas lire, il connaît aucun mot, ça vient après. Il se cogne au monde pour découvrir ses repères. Il bafouille, il cafouille, jusqu’à ce que l’expérience rentre, avec les mots pour le dire. Un peu comme le pékin qui déballe son premier ordi, ou bien un logiciel tout neuf.

Et ce pékin adulte là, il a beau savoir lire, il a peu de chance de comprendre au débotté. Même en connaissant tous les mots. Parce qu’il n’a aucune expérience. Que les mots connus sont employés dans un contexte entièrement neuf. Qu’il va devoir cerner. D’où l’intérêt de la méthode directe. Expérimentation d’abord, bouquin ensuite, histoire de lier la sauce avec un peu de grammaire. Après, quand on possède les rudiments de la langue, on peut construire, envisager de passer au stade de la théorie et de l’abstraction.

MacG5Illustration. Tirée du logiciel pro en démo que j’essayais hier pour m’amuser. Ou plus précisément, pour voir si je voulais vraiment ça chez moi avant d’acheter. Je cite: «Notez également que le fenêtrage manuel peut être combiné avec le tri des fenêtres: vous pouvez tracer de nouvelles fenêtres pendant que le “mode tri” est activé. Vous utilisez alors le tri pour inclure certaines fenêtres détectées, et créer manuellement d’autres fenêtres là où l’analyse de page n’a pas obtenu les résultats idéaux. Dès que vous commencez à créer des fenêtres en mode de tri, toutes les fenêtres non sélectionnées sont aussitôt effacées!»

A froid comme ça, elle pige quoi, Alice, devant ce Jabberwocky? Qu’on ignore ce que sont ces fenêtres et le fenêtrage. Mais que ça a l’air de servir à découper quelque chose. Qu’il y a un truc appelé «mode tri». Et sûrement un genre de fenêtrage automatique. Aussi appelé «analyse de page». Qui ne marche pas toujours très bien. Et qu’il y a un truc dangereux dans le tri, parce que ça efface des fenêtres.

Seulement, on ne «voit» rien. En vrai, côté concret, on sait pas de quoi ça cause. Le problème n’est pas « informatique ». Il tient à ce qu’on ne connaît pas les objets ou actions auxquels se réfèrent les termes employés. On a le référant, pas le référé. Le contenant et pas le contenu. Vase vide, de surcroît informe.

Et, pour enfoncer le clou, je dirais que c’est là un vrai problème pour traducteur. Un qu’on croise tous les jours, à longueur de pages et d’années. Traduire des descriptions de lieux qu’on n’a jamais vus ; des expériences humaines dans des domaines d’activité ignorés de nous, pour lesquels nous n’avons que des mots venus d’une autre langue et, dans la nôtre, des équivalents qui ne nous parlent pas toujours. Sauf que, dans le cadre professionnel, on ne se laisse pas démonter pour autant. On cherche, on fouine, on se renseigne, on va chez l’armurier ou le bijoutier du coin, sur Internet, on retourne les encyclopédies, les catalogues d’outillage et Dieu sait quoi encore. En se basant sur ce qu’on sait déjà, on essaie de recoller les mots sur du concret, de poser les étiquettes aux bons endroits. Et en route, on apprend.

Côté bécane, ben c’est pareil. Faut apprendre. Lire un peu les manuels pour savoir comment ils appellent dans le jargon ces machins dont on se sert tous les jours. Et faire l’effort de s’en souvenir. De mettre les mots justes sur les fonctions qu’on utilise. Ne serait-ce que pour pouvoir s’exprimer en cas de panne. Pas appeler n’importe quoi n’importe comment. Parce que le technicien va pas comprendre.

TimTygDémonstration. Pas plus tard qu’il y a un mois, mon Word me fait un plan Houdini. Voilà que tout le menu « Fichier » s’est envolé. Il n’est plus là. Du tout. Adieu « Ouvrir », « Nouveau », « Enregistrer » et les autres… Gênant. Et pas bon signe. Supposons que j’appelle au secours en disant : « J’ai une colonne qui a disparu de mon Word ».  Le technicien au téléphone, il va me demander illico si je travaillais sur un tableau ou sur une feuille de calcul importée d’Excel, s’il y avait dedans des cadres, des formules, des macros. Parce que pour lui, colonne veut dire tableau d’une espèce ou d’une autre et, dans son raisonnement, le problème informatique (« disparition de colonne »), il vient du document, il tient au type de tableau et à ce qu’on a mis dedans dans le genre compliqué qui peut poser problème. Ça, bien sûr, je l’ignore, ignare que je suis. J’en tiens pour ma colonne, et lui pour ses tableaux, ses macros auxquelles il me rajoute maintenant des puces, des styles de listes… On embarque pour le dialogue de sourds caractérisé.

Alors que le malentendu est un problème de langage. Tout serait simple avec les termes justes. Dans le jargon, le truc qui me manque, ça s’appelle un «menu». Si je dis que je n’ai plus accès au «menu fichier» parce qu’il s’est volatilisé, le technicien va comprendre tout de suite, et probablement me dire que, si le problème persiste après quelques manipes de routine faciles, faudra réinstaller tout Word. Diagnostic rapide, sans crise de nerfs. Économie de temps, d’énergie… et souvent de sommes non négligeables.

Bref, au-delà de la quincaillerie, de ce qu’ils appellent «hardware», l’informatique c’est du langage — et rien que du langage. Celui de l’interface, c’est-à-dire ce que nous voyons et utilisons (icônes, menus, boîtes de dialogue, messages d’erreurs du système et des différents logiciels); celui des manuels, des fichiers d’aide, des magazines spécialisés, qui tous se fondent sur le langage de l’interface; et derrière, ce que nous ne voyons pas et qui soutient tout l’édifice, la programmation, le «langage machine». À savoir du code, inventé par des humains — êtres de langage —, en gros, une traduction de notre langue à nous, simplifiée en cryptage façon sténo. Pour que le système et les logiciels communiquent entre eux, et que la quincaillerie exécute les ordres.

La fameuse «magie» des «initiés de l’ordi», elle a rien de bien sorcier. Elle consiste à s’approprier la capacité de nommer. Car, dans toutes les magies du monde, être en mesure de nommer une chose, une entité, c’est s’en rendre maître.

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© Danièle Laruelle, article publié dans la revue Translittérature, n°24, hiver 2002.

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